vendredi 23 juin 2017

France: L'immigration et l'impossible renouvellement du discours politique?



Décidément la tentation du discours simpliste sur les migrants et les associations qui leur viennent en aide semble si prégnante en France, qu'elle n'épargne pas y compris un nouveau gouvernement unanimement salué pour sa capacité (affichée jusqu'ici) à appréhender les problématiques dans leur complexité sans alimenter les vieux clichés porteurs de haines et de peurs.

Grosse fatigue M. Collomb avec cette manière de faire la politique à l'ancienne, alors qu'on attend que vous ayez le courage d'agir efficacement sur un drame humain dont vous connaissez parfaitement les causes (guerres, dictatures, famines, réchauffement climatique.. ) ...et dont l'Honneur de la France est précisément d'accueillir de manière digne les réfugiés, sans pour autant nier inutilement sa part de responsabilité dans la persistance d'une immigration économique en provenance notamment de certains pays d'Afrique noire où elle a soutenu de manière indéfectible les tyrannies.

Les petites phrases blessantes et humiliantes n'y changeront rien. C'est en amont qu'il faut s'attaquer à la racine du problème. En aurez-vous le courage?
Là est toute la question.

Joel Didier Engo, Président de NOUS PAS BOUGER


Éditorial, Libération

Macron et Collomb, le double discours du Calaisis

Par Johan Hufnagel


Des migrants font la queue pour recevoir des vivres distribués par une association à Calais le 21 juin. Photo Denis Charlet. AFP

Édito
  Nous appellerons ça le virus de Calais. Il se répand depuis plus de quinze ans, place Beauvau. Le virus de Calais a commencé à frapper en 2002. L’impétueux locataire de la place Beauvau d’alors, Nicolas Sarkozy, décide, par humanité, de fermer le hangar de Sangatte, à 10 kilomètres de Calais, où les réfugiés, cherchant à fuir la guerre au Kosovo pour la plupart, s’entassent dans des conditions très difficiles. En 2009, Eric Besson se piquera à son tour d’en finir avec ce qui est devenu une «jungle» de réfugiés iraniens, soudanais… Puis ce sera au tour de Manuel Valls et de Bernard Cazeneuve de vendre aux Français et aux Calaisiens des solutions miracles et locales pour en finir au nom de l’humanité… Le nouveau ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, est donc atteint à son tour. Il promet d’en finir avec les réfugiés et de traiter le problème. Mais il faudra au moins lui reconnaître une qualité : il ne se pique pas d’humanité. Il laisse cela au chef de l’Etat. Voilà comment le virus de Calais se double d’un autre mal de l’époque : le syndrome du «en même temps», qui consiste à utiliser un double langage avec une grande intelligence. Certains médecins du siècle dernier l’avaient appelé «Triangulation».

Nous avons donc désormais en même temps un président de la République française qui appelle «à la plus grande humanité» dans la gestion des migrants parce que «c’est notre devoir» et un ministre de l’Intérieur, un très proche du chef de l’Etat, qui demande aux associations d’aide aux réfugiés d’aller se faire voir ailleurs. Entre les deux propos, on trouvera sûrement un communicant pour expliquer que les deux positions ne sont pas opposées, bien au contraire, et que mieux accueillir les personnes à bout de force ne passe pas par des camps de fortune et des conditions de vie plus que précaires. Certes, mais en attendant l'énième plan qui ne règlera sans doute rien à la situation des Calaisiens parce que les raisons qui poussent les migrants à venir dans le goulot d’étranglement pour l’Angleterre n’ont pas grand chose à voir avec la France, personne ne gère l’urgence. A part ces associations désarçonnées par un double discours.

On va finir par croire que le nouveau monde, s’il a beau avoir changé son enrobage, ne peut pas gérer deux maladies à la fois. Ou alors il commence furieusement à ressembler à l’ancien : une poudre de perlimpinpin.

Johan Hufnagel

mardi 20 juin 2017

Journée internationale des réfugiés. Sept questions sur les réfugiés: qui ils sont, d’où ils viennent, où ils vont



Des réfugiés sont expulsés de l'aéroport abandonné d'Hellenikon, près d'Athènes, en Grèce, le 2 juin 2017. La Grèce est devenue une des principales portes d'entrée en Europe pour les personnes qui fuient les conflits au Moyen-Orient.


© Reuters/Costas Baltas
 

Chaque année, le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) des Nations unies publie des chiffres sur la situation des réfugiés et des migrants dans le monde. Si ces deux populations sont souvent confondues, il existe pourtant des différences légales entre l’une et l’autre. Au total, les réfugiés représentent 22,5 millions de personnes, soit moins de 1% de la population mondiale. Ils sont de plus en plus nombreux, et viennent majoritairement du Moyen-Orient, mais aussi d’Afrique. Evolution notable par rapport à 2016 : le Soudan du Sud est devenu le troisième pays le plus fui par des populations.

► Qu’est-ce qu’un réfugié ?

Le HCR définit les réfugiés comme « [des] personne[s] qui fui[en]t des conflits armés ou la persécution […] On les identifie précisément, car il est dangereux pour eux de retourner dans leur pays et qu’ils ont besoin d’un refuge ailleurs. Ne pas accorder l’asile à ces personnes aurait potentiellement des conséquences mortelles. » Le statut des réfugiés est encadré par le droit international (Convention de Genève de 1951 notamment), et tout un ensemble d’autres dispositions législatives selon lesquelles un réfugié ne peut être renvoyé dans un pays où sa vie et sa liberté seraient menacées.

Avant d’obtenir le statut de réfugié, l’individu est d’abord demandeur d’asile, et doit prouver qu’il est persécuté ou risquerait de l’être à titre individuel. « Cette notion d’individualisation est importante, explique l’universitaire Catherine Withol de Wenden au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), car chaque demandeur d’asile doit apporter la preuve qu’il est directement menacé. En clair, il ne suffit pas de venir d’une zone de guerre pour se voir attribuer automatiquement le statut de réfugié. »

Tous les réfugiés sont des migrants, mais tous les migrants ne sont pas des réfugiés : les migrants sont définis par l’ONU comme des personnes nées dans un pays et vivant dans un autre pour une durée supérieure à un an. Les migrants peuvent choisir de quitter leur pays, que ce soit pour échapper à la mort, ou simplement pour améliorer leurs conditions de vie (on parle alors de migration économique), ou pour étudier à l’étranger par exemple.

► Combien sont-ils
Selon le HCR, les réfugiés seraient 22,5 millions à travers le monde fin 2016, contre 21,3 un an auparavant. Un quart d’entre eux (5,3 millions) sont Palestiniens et dépendent d’une branche spéciale du HCR, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (l’UNRWA en anglais).

Au total, les réfugiés représentent 0,3% de la population mondiale. La moitié d’entre eux aurait moins de 18 ans, un tiers d’entre eux seraient des enfants. Si l’on considère l’ensemble des déplacés, c’est-à-dire tous ceux qui ont fui des conflits ou des persécutions pour s’installer ailleurs dans leur propre pays ou à l’étranger, on arrive à un total supérieur à 65 millions, soit près de 1% de la population mondiale. Chaque minute, 20 personnes seraient contraintes de fuir leurs foyers.

► D’où viennent-ils ?

Pour la plupart, les réfugiés sont originaires des pays du Proche et du Moyen-Orient. Hormis la situation particulière des Palestiniens, les pays d’où partent le plus grand nombre de réfugiés sont la Syrie (5 millions) et l’Afghanistan (2,7 millions). Les conflits qui ravagent ces deux pays poussent les populations à l’exode, que ce soit dans les pays de la région ou vers d’autres zones du monde, comme l’Europe. En 2016, la moitié des Syriens vivaient déplacés, soit à l’intérieur des frontières du pays, soit à l’étranger, notamment dans les pays limitrophes.

Le Soudan du Sud arrive en troisième place de ce sombre classement, devançant la Somalie qui l’occupait en 2015. Près d’un million et demi de personnes ont fui le Soudan du Sud l’année dernière. Le HCR écrit dans son rapport qu’il s’agit de la population réfugiée qui a connu la plus forte augmentation (+64% pendant la seconde moitié de 2016), et qu’elle se compose majoritairement d’enfants.

Au total, 55% des réfugiés dans le monde viennent de ces trois pays.

Pays qui d'ù viennent le plus de réfugiés : en bleu clair le nombre de réfugiés ayant quitté le pays en 2015, en bleu foncé les chiffres fin 2016. © Rapport 2017 du HCR
► Où sont-ils ?

Plus de 8 réfugiés sur 10 sont installés dans des pays en développement. Les pays qui accueillent le plus de réfugiés sont logiquement situés au Proche et au Moyen-Orient : 2,9 millions sont installés en Turquie, 1,4 million au Pakistan, et un million au Liban. Proportionnellement à sa population, ce dernier pays accueille le plus grand nombre de réfugiés, puisqu’ils représentent environ un sixième de l’ensemble des personnes vivant sur le territoire.

En 2015, l’Union européenne avait adopté un plan de relocalisation de 160 000 demandeurs d’asile. La démarche est lente, puisque actuellement, seules 21 000 personnes arrivées en Italie et en Grèce ont été réparties dans les pays membres. La faute notamment à un manque de volonté politique des gouvernements nationaux : la Commission européenne a d’ailleurs annoncé mercredi 14 juin 2017 qu’elle allait entreprendre des procédures légales contre la Hongrie, la Pologne, et la République tchèque. L’Allemagne est le pays du monde qui reçoit le plus de demandes d’asile : 1,3 million à la fin de l’année 2016, pour une population totale de 81,41 millions.

S’ils ne sont pas considérés comme des réfugiés, on remarque toutefois que le pays qui compte le plus grand nombre de déplacés sur son propre sol est la Colombie : plus de 7 millions de personnes ont fui le conflit avec les Forces armées révolutionnaires (FARC).

Pays qui accueillent le plus de réfugiés : en bleu clair le nombre de réfugiés accueilis fin 2015, en bleu foncé les chiffres fin 2016. © Rapport 2017 du HCR
► Par où passent-ils ?

Par définition, un réfugié a dû traverser une frontière. Le plus souvent, ce passage s’effectue illégalement, ou du moins hors de tout contrôle policier, avec l’appui de passeurs qui monnaient leurs services. Certaines traversées sont plus périlleuses que d’autres : dans le Sahel, il n’est pas rare de retrouver des convois de réfugiés décédés, car perdus alors qu’ils tentaient de gagner les côtes de la Méditerranée depuis l’Afrique de l’Ouest ou l’Afrique centrale.

La Méditerranée est la route migratoire la plus empruntée. Depuis le début de l’année 2016, plus de 10 000 personnes ont perdu la vie en tentant la traversée dans des embarcations de fortune, notamment depuis les côtes libyennes vers l’Italie ou depuis la Grèce vers la Turquie.

► Où sont les plus grands camps de réfugiés ?

Au moins 4,4 millions de personnes vivent dans des camps de réfugiés selon le HCR, qui explique dans son rapport n’avoir pu collecter de données que pour les ¾ de la population réfugiée. Ces camps, souvent construits illégalement, sont gérés par des associations ou des organisations internationales, et plus ou moins encadrés par les pouvoirs publics, qui cherchent souvent à les fermer.

C’est par exemple le cas à Calais, dont la « jungle » a été détruite en 2016, ou à Dadaab au Kenya. Dadaab a été pendant plusieurs années le plus grand camp de réfugiés au monde. Il a accueilli jusqu’à un demi-million de personnes, notamment venues de la Somalie toute proche. C’est pour un motif sécuritaire que les autorités kényanes souhaitent fermer ce camp depuis plusieurs années : elles reprochent aux jihadistes shebabs de se cacher dans le camp.

La plupart des camps ne sont pas construits pour durer, mais devant l’absence de solutions, le court-terme devient permanent. Ainsi, depuis la guerre israélo-arabe de la fin des années 1940, des millions de Palestiniens sont parqués dans une cinquantaine de camps, que ce soit dans les Territoires palestiniens, en Syrie, au Liban ou en Jordanie.

► Qui les aide ?

La plupart des pays développés disposent de services ou d’administrations spécialisés pour les réfugiés : c’est par exemple le cas de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) en France.

Au niveau international, le Haut Commissariat aux réfugiés est un office spécialisé de l’ONU. Doté d’un budget de plus de 6 milliards d’euros, financé à 90% par les dons des Etats ou de l’Union européenne, le HCR emploie plus de 10 000 personnes dans le monde.

Une part importante du travail d’aide aux migrants est cependant prise en charge par les organisations non-gouvernementales ou les associations. Qu’elles soient locales ou internationales, elles cherchent à faire pression sur les gouvernements et les pouvoirs publics en mobilisant le plus grand nombre de citoyens, via des pétitions, des hashtags, et bien sûr actions sur le terrain.

Certaines se spécialisent dans l’accueil, l’assistance et l’intégration des réfugiés, comme le BAAM à Paris, ou le réseau de La Cimade dans toute la France. D’autres vont au contraire soutenir les migrants sur le terrain, comme la Croix-Rouge qui se déplace dans les camps de réfugiés, ou SOS Méditerranée et Proactiva Open Arms, qui interviennent en Méditerranée pour secourir les bateaux en difficulté.

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samedi 17 juin 2017

"M. le Président, faites cesser ces violences envers les migrants !"


[LETTRE OUVERTE] Points d’eau supprimés, distributions alimentaires entravées par les forces de l’ordre, violences physiques : les témoignages, rapports et reportages font état ces derniers jours d’actes de maltraitance inhumains insupportables envers les 600 exilés à Calais. Dans cette lettre adressée au président de la République, Emmanuel Macron, plusieurs personnalités demandent à ce que ces violences cessent.

M. le président de la République,

Depuis plusieurs années maintenant, des milliers de migrants transitent chez nous, à Calais, en espérant atteindre la Grande-Bretagne. Ils aspirent à une vie meilleure. Ils ont fui leur pays, leurs proches, leurs familles, ont parcouru des milliers de kilomètres, ont échappé au pire : la faim, la soif, la répression, l’esclavage, la mort. Ils espèrent et attendent sur notre territoire dans des conditions qui ne nous honorent pas. Ces conditions nous font honte. C’est pourquoi M. le Président, nous, associations, ONG, chercheurs, journalistes, écrivains, avocats, artistes, comédiens, réalisateurs, élus, policiers, enseignants, décidons de vous interpeller.

Depuis le démantèlement du camp de Calais fin octobre 2016, les associations et organisations non gouvernementales dénombrent 600 migrants sur place. Celles-ci se battent pour leur assurer ce qu’il y a de plus élémentaire : de l’eau et de la nourriture. Mais voilà deux semaines que les autorités rendent cette tâche difficile. Qu’une “sorte de traque” est organisée pour reprendre les propos du Défenseur des droits dont les collaborateurs se sont rendus sur place. Nous avons lu que des officiers de police interdisent à des migrants de se rendre à une distribution de vivres. Nous avons aussi pris connaissance de ces témoignages de bénévoles, rapportés par plusieurs journalistes, qui racontent comment les CRS les ont empêchés de donner à boire à des exilés dont des enfants. Nous avons appris que tous les points d’eau ont été supprimés, que les exilés dorment à même le sol. Nous avons aussi lu ces récits de migrants qui racontent qu’on les frappe, qu’on les gaze. Qui donne ces ordres ? Est-ce donc cela, selon vous, une police qui protège et qui sert ? Les forces de l’ordre ne méritent-elles pas mieux que d’assoiffer des femmes, des hommes, des enfants déjà exténués par leurs conditions de survie ? Est-ce faire honneur aux policiers que de les assigner à des tâches si inhumaines?

Vous le savez, ces faits sont constitutifs d’une “atteinte aux droits fondamentaux d’une exceptionnelle et inédite gravité”. La justice a été saisie, et nous avons bon espoir qu’au moins, les pressions sur les associations cessent afin qu’elles puissent faire leur travail correctement, afin qu’elles puissent assurer le minimum. Mais vous avez le pouvoir d’agir afin que ces pressions cessent dans l’heure. Et vous avez un pouvoir plus grand encore, celui de mettre en place une politique migratoire digne comme le demandent plus de 200 organisations.

Il y aurait, lit-on, une volonté des pouvoirs publics de ne plus voir de migrants à Calais. Mais il y a une volonté plus grande encore : celle qu’ont ces migrants de vouloir construire une vie meilleure pour eux et leurs familles. Aucun gouvernement ne parviendra jamais, et par quelque mesure que ce soit, à empêcher un individu que la mort, la faim ou la répression poursuit d’aller vers là où la vie est plus douce.
Alors nous vous proposons de faire vôtre une autre volonté : celle de ne plus voir, sur notre territoire, d’individus, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, victimes de violences et de traitements inhumains et dégradants exercés par l’État. Cela commence par mettre fin à ce qui se passe à Calais. C’est une question d’humanité. Nous ne vous demandons pourtant pas d’être généreux ; il n’est pas question de sacrifier la raison au coeur ; il s’agit seulement, au lieu de mener une politique inutile, et inutilement violente, de respecter les droits humains.


Signataires :

La rédaction du Bondy BlogYannick Jadot, député européen – Omar Sy, acteur – Association Auberge des migrants – Assa Traoré, comité Adama – Hélène Sy, présidente de l’association Cékedubonheur – Camille Louis, philosophe, dramaturge – Jean-Luc Mélenchon, député européen – Sud Intérieur-Union syndicale solidaires, syndicat de police – Marie-Françoise Colombani, journaliste – Florence Thune, directrice générale de Sidaction  – La Caution, artistes – Malik Salemkour, président de la LDH – Laurence De Cock, historienne – Raphaël Kempf, avocat – Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde France – Mathilde Larrère, historienne – Coordination nationale “Pas sans nous” – Syndicat de la magistrature – Alain Gresh, journaliste – Marwan Mohammed, sociologue au CNRS – Aïssata Seck, maire-adjointe de Bondy – Nordine Nabili, journaliste, enseignant – Eric Fassin, sociologue – Christine and the Queens, artiste – Geoffroy de Lagasnerie, philosophe, sociologue – Laurent Cantet, réalisateur  – Océanerosemarie, comédienne – Nadia Lamarkbi, formatrice, coach professionnelle – Christophe Ruggia, réalisateur – Véronique Decker, directrice d’école – Nadia Leila Aissaoui, sociologue, féministe – Céline Sciamma, réalisatrice, scénariste, co-présidente de la Société des Réalisateurs de Films – Etienne Tassin, philosophe – Marwan Muhammad, directeur du Ccif – Marie-Laure Basilien, professeur des Universités en droit public, membre de l’Institut universitaire de France – Ziad Majed, politiste, professeur universitaire – Edouard Louis, écrivain – Médine, artiste – Didier Eribon, philosophe – Alice Diop, réalisatrice – Magyd Cherfi, chanteur, écrivain – Laurent Chalumeau, auteur de polars – Mohamed Hamidi, réalisateur – Robin Campillo, réalisateur – Yasmine Bouagga, sociologue – Alain Mikowski, avocat – Rokhaya Diallo, journaliste – Pascale Ferran, réalisatrice – Association Itinérance CherbourgRaphäl Yem, animateur TV, fondateur de Fumigène magazine – Akram Belkaïd, journaliste, écrivain – Pouria Amirshahi, député, fondateur du “Mouvement Commun” – Nora Hamadi, journaliste – Raphaël Glucksmann, essayiste – Faïza Guène, écrivain – Julien Salingue, docteur en science politique –  Madjid Messaoudene, conseiller municipal délégué, Saint-Denis – Pierre-Emmanuel Barré, humoriste – Lauren Bastide, journaliste – Abou Diaby, footballeur professionnel – Mouloud Achour, journaliste – Malik Bentalha, humoriste et comédien – Benjamin Stora, historien – Latifa Ibn Ziaten, présidente et fondatrice de l’association Imad Ibn Ziaten pour la Jeunesse et la Paix – Amelle Chahbi, comédienne

jeudi 8 juin 2017

Jeune, éduqué, vulnérable… portrait-robot du migrant au Niger




Source: Les Décodeurs, Venons-En Aux Faits

Jeune, éduqué, vulnérable… portrait-robot du migrant au Niger

Les données recueillies par les camps de transit au Niger, qui veulent promouvoir des « alternatives à la migration », permettent de mieux cerner le profil des migrants.

LE MONDE |

Après le verrouillage de la route migratoire des Balkans, les Européens veulent s’atteler au casse-tête de l’axe de la Méditerranée centrale. Parmi les propositions mises sur la table par la Commission européenne, des centres de « transit » chargés de retenir les migrants avant qu’ils n’entament la traversée vers l’Europe.

Une solution qu’on retrouvait dans le programme d’Emmanuel Macron :
« Nous développerons des actions et des projets dans les principaux pays de départ et de transit des migrants, de manière complémentaire et additionnelle à notre aide au développement, en appuyant également l’installation de points de contrôle dans ces pays avant l’arrivée dans l’UE, l’aide à la lutte contre les passeurs et le retour des migrants non autorisés à entrer dans l’UE. »
Les cinq premiers ont été ouverts en 2015, sous l’égide de l’Union européenne et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au Niger, l’un des grands points de passage de l’Afrique vers l’Europe, via la Libye notamment.

Limiter l’immigration économique

Concrètement, il s’agit de centres ouverts (les migrants n’y sont pas détenus et peuvent en partir dès qu’ils le souhaitent) offrant abri, nourriture et assistance médicale, mais aussi de l’aide pour revenir dans leur pays d’origine et des formations pour trouver un travail et sortir ainsi de la problématique de l’immigration économique.

C’est en tout cas l’ambition des Européens… car, en réalité, comme le laisse apparaître le dernier bilan de l’OIM publié sur son site en juin, seules quelques centaines de personnes ont bénéficié de formations (600 en 2016 environ) sur les plus de 9 000 migrants de pays tiers accueillis dans les cinq centres de l’OIM au Niger depuis 2015.

Par ailleurs, les personnes qui sont acceptées dans ces centres sont obligatoirement des candidats au retour ; les centres ne voient donc pas passer l’essentiel des mouvements migratoires. Plus de 40 000 personnes, sur le seul premier trimestre 2017, ont tenté la traversée depuis l’Afrique jusqu’aux rives européennes. L’Union européenne elle-même compte près de 9 millions de migrants africains, selon l’agence européenne de surveillance des frontières, Frontex.

Des migrants éduqués et jeunes

Reste que les informations glanées sur les migrants dans le cadre de l’action de l’OIM permettent de brosser à grands traits le portrait d’une partie des migrants africains. Le Sénégal, la Gambie et la Guinée-Conakry constituent plus de la moitié des pays d’origine des migrants accueillis dans les centres nigériens.

Les pays d’Afrique de l’Ouest sont d’autant plus représentés dans les statistiques que le Niger se trouve sur la route dite, dans le vocabulaire de Frontex, « de l’Ouest méditerranéen ». Cette immigration, contrairement à d’autres pays africains, est essentiellement économique, comme en témoignent les intentions des migrants « profilés » par l’OIM.

Les motifs économiques sont les plus largement avancés par les migrants qui transitent au Niger

Mariage, insécurité, discrimination et persécution ne sont cités que de façon marginale dans les réponses aux questionnaires des centres d'information sur l'immigration de l'OIM.
73 23 3 1 recherche de travailfuir la pauvretéoffre/promesse de travailautres
recherche de travail
Part du total: 73%
Source : Organisation internationale pour les migrations (OIM)
Sur la totalité des migrants que voient passer les centres nigériens, 92 % sont des hommes et 8 % des femmes. Dont 86 % d’hommes entre 18 et 59 ans ; dans la même tranche d’âge, les femmes représentent 5 % du total. Entre 6 et 17 ans, les filles ne représentent que 2 % des effectifs de migrants contre 4 % de garçons.

10 % des migrants ont atteint le supérieur
Comme l’indiquaient déjà d’autres statistiques, les migrants sont éduqués : près de la moitié des migrants ont un niveau d’éducation du secondaire (47 %) et 10 % ont atteint le supérieur ; seuls 23 % n’ont fait aucune étude, 20 % se sont arrêtés au primaire.

Certes, « le taux de diplômés du supérieur est bien moindre sur le continent africain qu’en France », mais « pour quitter l’Afrique, il faut désormais bénéficier d’un certain niveau de capital économique, social et intellectuel », expliquait ainsi Mathieu Ichou, chercheur à l’Institut national d’études démographiques (INED) dans le dernier numéro de Population et Sociétés.

Ce sont d’ailleurs le plus souvent sur des fonds propres que les migrants financent leur voyage, un budget qui peut atteindre 10 000 euros.

La majorité des migrants transitant par les centres nigériens finance son voyage sur des fonds propres

1 10 100 0.1 1000 fonds propresemprunt à la famille et amisvoyage payé par un tiersvente de biensemprunt à la banque
Source : Organisation internationale pour les migrations (OIM)

Vols et violences sur la route des migrants

Si le commerce est le premier métier indiqué par les migrants avant leur départ (28 % des cas), ils sont nombreux (22 %) à affirmer avoir travaillé dans le bâtiment pour survivre et gagner un peu d’argent durant leur voyage. Mais la majorité des migrants est sans emploi.

Une grande majorité de migrants se retrouve sans emploi pendant le trajet ou travaille pour le bâtiment

0 20 40 60 80 avant le départpendant la migrationsans emploiBTP/manoeuvrecommerces diverstransports et mécanique (taxi,chauffeur, garagiste...)agricolerestaurationartistesservices
Source: Organisation internationale pour les migrations (OIM)
60 % ont subi au moins un incident pendant leur trajet
En dépit de l’investissement considérable consenti par les migrants, ces derniers sont particulièrement vulnérables pendant leur trajet. 60 % des personnes interrogées dans les camps de transit disent avoir subi au moins un incident pendant leur trajet : menaces (31 % des incidents), vol (40 %), violence physique (20 %).

Certains ont affirmé s’être vus privés de leur salaire, de liberté de mouvement, de leurs documents, de nourriture ou d’eau. Ils sont très peu nombreux à reconnaître avoir été sujets aux violences sexuelles et à la prostitution, « des sujets de nature très sensibles qui ne sont pas rapportés facilement par les victimes », note l’OIM.

Parmi les raisons de retour au pays, l’insécurité est devenue de très loin la première réponse (72 %, contre 24 % lors de la précédente enquête), mais aussi le refoulement (15 %) et le manque de travail (11 %). Une des explications au refoulement tient à l’absence de papiers d’identité : 66 % des migrants qui arrivent au centre n’ont pas de papiers d’identification, qu’ils aient été perdus ou confisqués… ou jamais obtenus.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/06/07/jeune-eduque-vulnerable-portrait-robot-du-migrant-au-niger_5140176_4355770.html#yMWERtFMfUSm2RGM.99

lundi 29 mai 2017

France, Festival Nyansapo : l'oligarchie de gauche prise au piège du double discours sur les discriminations et l'antiracisme


 Capture d'écran du site du collectif Mwasi annonçant le festival afroféministe Nyansapo.

C'est simplement affligeant de constater que la "France de Souche" et le Front national sont devenus le seul réel repère moralisateur, laïque, et antiraciste d'une certaine oligarchie de la Gauche Française qui, incapable de promouvoir l'égalité réelle des chances dans les territoires, s'est plutôt employée ces dernières décennies à reléguer puis ranger au rang de repli communautaire, identitaire, voire racial ou raciste...toutes les revendications portées par les associations des français d'origine africaine, maghrébine ou domienne relatives notamment aux discriminations sociales d'origine raciale, aux contrôles aux faciès, aux violences faîtes aux femmes noires et arabes, ou à la prévalence d'un plafond de verre exécutif et politique...

Pour Mme Hidalgo et d'autres hierarques socialistes il a ainsi visiblement été plus facile et habile politiquement d'acculer ces populations à la marginalisation républicaine et citoyenne, en arguant précisément (comble de cynisme) de la discrimination et du racisme qui est pourtant leur lot quotidien; que de s'attaquer frontalement à la ségrégation de fait.

Mais jusqu'à quand? Ce double discours ne peut et ne doit plus continuer.

Il faut en effet espérer que la Présidence d'Emmanuel Macron marque aussi la fin, ou du moins le début de la fin de cette vieille imposture égalitaire et non discriminante servie à intervalle régulier par une certaine oligarchie de gauche, pour étouffer les principales revendications d'émancipation portées par les minorités visibles. Précisément parce que la République voulue Égalitaire et Fraternelle de France n'en peut plus du double discours politique permanent sur l'ÉGALITÉ (jusqu'ici surtout de façade).

Mme Anne Hidalgo, une action effective en faveur notamment de l'égalité réelle dans la République sera la meilleure réponse aux tentatives de repli et d'enfermement communautaire et/ou racial voire raciste chez certaines femmes noires de France.

Joel Didier Engo, Président de Nous Pas Bouger






Décryptage

Aux origines de la polémique sur le festival afroféministe Nyansapo

Par Frantz Durupt

La maire de Paris, Anne Hidalgo, a annoncé vouloir saisir le préfet pour faire interdire un festival afroféministe organisé pour partie dans un bâtiment appartenant à la capitale et comprenant des ateliers en non-mixité. C'est le dernier acte d'une polémique lancée par l'extrême droite et relayée par la Licra.

Du 28 au 30 juillet doit se tenir à Paris un festival «afroféministe militant à l’échelle européenne», Nyansapo, organisé par le collectif Mwasi. Deux mois avant sa tenue, l’événement fait l’objet, ces derniers jours, d’une offensive sur Internet, relayée ce dimanche par la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a publié une série de tweets où elle dit «demander l’interdiction du festival» et annonce qu’elle va «saisir le préfet de police en ce sens». L’élue «se réserve également la possibilité de poursuivre les initiateurs de ce festival pour discrimination».

Qu’est-ce que ce festival et qui l’organise ?

C’est la première édition du festival Nyansapo. Sur son site, le collectif organisateur définit ainsi sa raison d’être : «Au sein de nos communautés et dans une société occidentale capitaliste et patriarcale, nous voulons lutter contre toutes les oppressions liées à nos positions de femmes noires. Mwasi, c’est aussi faire entendre les voix des Noires africaines et afrodescendantes dans leur diversité, car notre afroféminisme n’est pas un ensemble monolithique. Enfin, c’est se réapproprier nos identités et notre image en tant que femmes (et personnes assignées femmes) noires.»

Le festival Nyansapo assume d’être pour partie organisé en non-mixité. C’est-à-dire qu’il proposera quatre espaces distincts dont trois seront réservés respectivement aux femmes noires, aux personnes noires, et aux femmes «racisées» (lire ici une définition du terme «racisé»). Le quatrième sera ouvert à tout le monde.

Concrètement, indique le programme, tous les événements ouverts à tout le monde se dérouleront dans les locaux de la Générale Nord-Est, une «coopérative artistique, politique et sociale», sise dans le XIe arrondissement parisien. Elle loue ces locaux à la mairie de Paris, d’où la réaction de celle-ci, qui s’est sentie concernée. «La position de la maire est simple : elle est attachée à la possibilité pour tous les Parisiens d’avoir accès à tous les événements culturels», explique-t-on à la communication de la mairie de Paris, contactée par Libération.

Le problème, c’est qu’Anne Hidalgo a cru que l’intégralité du festival se déroulerait dans les locaux de la Générale. Or, les ateliers organisés en non-mixité se tiendront dans un lieu privé, explique le collectif Mwasi. La mairie de Paris ne devrait donc avoir aucun droit de regard dessus.

Par ailleurs, la mairie finance déjà au moins un lieu non-mixte : une maison des femmes, située dans le XIe arrondissement, qui sert notamment à organiser des groupes de paroles et des actions contre les violences masculines, a souligné sur Twitter l’association féministe et LGBT les Effronté-e-s. Mais pour la mairie de Paris, les deux cas ne sont pas comparables, la maison des femmes étant une «association». Elle est également partenaire, souligne le collectif Mwasi, d’un festival du film lesbien et féministe dont l’accès est réservé aux personnes s’identifiant en tant que femmes.

Pourquoi la non-mixité ?

Le fait de s’organiser en non-mixité dans le cadre d’un mouvement social n’est pas nouveau. En mai 2006, la sociologue Christine Delphy rappelait (dans un texte republié en 2016 sur le site LMSI.net) l’importance de ce mode d’organisation dans le mouvement féministe des années 70 et expliquait : «La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’autoémancipation. L’autoémancipation, c’est la lutte par les opprimés pour les opprimés. Cette idée simple, il semble que chaque génération politique doive la redécouvrir. Dans les années 60, elle a d’abord été redécouverte par le mouvement américain pour les droits civils qui, après deux ans de lutte mixte, a décidé de créer des groupes noirs, fermés aux Blancs.»

En mars 2016, alors que des polémiques naissaient autour de groupes de parole non mixtes organisés à l’université Paris-VIII, et avant d’autres durant un «camp d’été décolonial» organisé à Reims en août, la blogueuse Kiyémis expliquait l’importance, à ses yeux, de disposer d’espaces non mixtes pour militer : «Je sais que ma colère n’aura pas l’air stupide, jamais. Qu’elle ne sera pas utilisée comme une manière de me "taquiner", ou de me "provoquer", comme si j’étais un truc dont on peut titiller les chairs à vif pour voir si je bouge encore. Je sais que je pourrais craquer et m’effondrer, sans devoir expliquer.»

Plus tard, les organisatrices du camp d’été «décolonial» de Reims, Sihame Assbague et Fania Noël (membre du collectif Mwasi), expliqueraient elle aussi le principe : «Ce n’est pas un projet de vie, ce sont des universités d’été de trois jours réservées aux personnes directement concernées par le sujet.»

Aux origines de la polémique

Ce dimanche, c’est donc la série de tweets de la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a pour de bon lancé une polémique en gestation depuis plusieurs jours. Pour rédiger son premier message, elle s’appuie sur un autre tweet, signé lui par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) et publié vendredi après-midi.

«Festival "interdit aux blancs"» : la formule de la Licra, reprise telle quelle par la maire de Paris, ne s’appuie sur aucun extrait de la présentation du festival par ses organisatrices. Au contraire, la Licra publie à l’appui de ses tweets des captures d’écran où figure bien le fait qu’un espace «ouvert à tou.te.s» est prévu. Par ailleurs, comme l’expliquaient l’année dernière les organisatrices du camp d’été «décolonial», «la couleur de peau est loin de constituer le seul marqueur de racialisation. A cela s’ajoutent des marqueurs plus ou moins visibles tels que le patronyme ou des signes distinctifs, notamment d’appartenance à la religion musulmane, qui renvoient à une origine, une différence réelle ou supposée». Ainsi, dans le cas du festival Nyansapo, rien ne dit que l’espace réservé aux «femmes racisées» ne pourrait pas accueillir des femmes blanches.

Mais pour la Licra, contactée par Libération, «il faut dire les choses clairement : "espace non mixte femmes noires (80% du festival)" revient à une conséquence simple : si vous êtes un homme blanc, vous n’êtes pas autorisé à participer aux ateliers».

En fait, la formulation «interdit aux Blancs» provient d’un article publié sur le site de LCI le vendredi après-midi. Un article où Alain Jakubowicz, le président de la Licra, estime que «Rosa Parks doit se retourner dans sa tombe» (il avait déjà dit cela à propos du camp d’été de 2016) et où il appelle la mairie de Paris à désapprouver le festival. Et si cet article utilise cette formulation, c’est parce que Wallerand de Saint-Just, trésorier du Front national, a été un des premiers à s’emparer du sujet en parlant, vendredi matin, d’un «festival interdit aux "Blancs"».

La Licra affirme avoir été informée dès jeudi, au soir, de l’existence du festival, par plusieurs de ses militants. Mais de fait, dès l’après-midi du même jour, c’est l’extrême droite qui la première a lancé le sujet, via ses canaux habituels, et notamment le site Fdesouche:

Jeudi, le collectif Mwasi relevait que sur des forums de JeuxVideo.com et dans des groupes de discussions privés, des personnes s’organisaient pour lancer une campagne sur Twitter. Selon le collectif, ce sont ces personnes qui ont averti Wallerand de Saint-Just.

Ce dimanche, l’animateur de Fdesouche Pierre Sautarel pouvait donc se réjouir sur Twitter qu’Anne Hidalgo et la Licra aient «relayé les révélations de Fdesouche».
Interrogée sur ce soutien, la mairie de Paris ne fait pas de commentaire. Quant à la Licra, elle répond à Libération : «Que l’extrême droite instrumentalise ce type de festival n’est pas nouveau. Quand la Licra s’était constituée partie civile dans les affaires de racisme antiblancs, c’était déjà le cas. La Licra combat tous les racismes.»
La préfecture de police a réagi dimanche en début de soirée en indiquant n’avoir «pas été saisie, à ce jour, de l’organisation de cet événement» mais en précisant que Michel Delpuech, le préfet, «veillera au respect rigoureux des lois, valeurs et principes de la République».

Un hashtag de soutien au festival et au collectif, #JesoutiensMwasi, a été lancé ce dimanche. Un pot commun pour le soutenir est en ligne.

Frantz Durupt 


Débat : la non-mixité, un passage obligé des luttes sociales ?


Débat : la non-mixité, un passage obligé des luttes sociales ?
La tenue à Paris d'un festival afroféministe, dont une partie va se dérouler en non-mixité, relance le débat sur ce mode de militantisme. Confrontation des points de vue, opposés, de Christine Delphy et Peggy Sastre.

Un festival "afroféministe européen", au cours duquel la plupart des espaces sont réservés aux femmes noires, a déclenché une vive polémique, la maire de Paris Anne Hidalgo demandant dimanche son interdiction

Un compromis a finalement été trouvé lundi : le festival organisé dans un lieu public sera ouvert à tous, et les ateliers non-mixtes se tiendront ailleurs, "dans un cadre strictement privé", a détaillé Anne Hidalgo sur Twitter.

Mais le choix assumé de non-mixité a relancé le débat ce mode de militantisme. Y êtes-vous, oui ou non, favorables ? La sociologue Christine Delphy et la philosophe Peggy Sastre ne sont pas du même avis.

OUI

"Un espace d'empowerment"

Par Christine Delphy, sociologue française, chercheuse au CNRS depuis 1966 dans le domaine des études féministes ou études de genre. Elle a cofondé avec Simone de Beauvoir la revue "Questions Féministes" en 1977.

"Je crois que la non-mixité peut être une solution pour atteindre l’égalité. Pourquoi ? Parce qu’il y a une limite à ce qu’on peut discuter entre classes de dominé(e)s et d’oppresseurs.

Dans les années 60, je suis partie aux Etats-Unis militer aux côtés des militants des droits civiques. Or, je me suis rendue compte que la parole des blancs étaient systématiquement la plus écoutée, des blancs comme des noirs, y compris dans les associations où ils occupaient une place prépondérante alors qu’ils n’étaient pas concernés. Les noirs en concevaient un mélange d’admiration et de ressentiment issus de leur condition d’opprimés.

Quand je suis rentrée en France, j’ai rejoint le groupe FMA (Féminisme Masculin Avenir) et j’y ai observé le même mécanisme : en présence d’hommes, les militantes avaient tendance à s’autocensurer, notamment sur les questions de sexualité, d’autant plus que les militants présents étaient souvent leurs compagnons. Il y avait aussi cette idée inconsciente que les hommes porteraient sans doute mieux leurs combats, que leurs paroles étaient plus légitimes. Nous avons donc instauré la non-mixité dans ce groupe qui est devenu le mouvement Féminisme Marxisme Action, non pas dans l’idée d’exclure l’autre, mais pour enclencher un processus de libération des femmes par les femmes, tout simplement parce que la plupart des hommes n’ont pas le même intérêt à lutter pour la libération des femmes dès lors qu’ils ne subissent pas cette oppression.

La non-mixité, lorsqu’elle est voulue et choisie, reste donc l’espace d’empowerment des femmes, celui dans lequel elles pourront se construire une culture commune nécessaire à l’instauration d’une véritable égalité entre les sexes.
C’est d’ailleurs curieux comme le terme de mixité a été utilisé pour supplanter celui d’égalité. Au départ et jusqu’en 1945, la non-mixité était une institution issue d’un système patriarcal archaïque, dans les écoles par exemple. Pour renverser cet état de fait, l’idée qu’il fallait mélanger garçons et filles s’est peu à peu imposée dans les cercles féministes et progressistes comme si la mixité suffirait à favoriser l’égalité. Or, rien n’est plus faux. Il suffit de regarder autour de soi : la mixité est partout, dans la rue, dans les transports en communs, dans les entreprises et dans le couple, bien sûr. Pourtant, les inégalités demeurent, en termes de salaires, charge familiale, sous-représentation des femmes, etc. Les violences aussi : il faut rappeler qu’en France, une femme est violée toutes les sept minutes et seul 1% des viols dénoncés aboutit à une condamnation.

Penser que l’instauration d’espaces non-mixtes pourrait conduire à une guerre ou une ségrégation des sexes est absurde. La question n’est pas de séparer la société en deux, mais d’offrir aux femmes des espaces de sécurité et des outils pour qu’elles contribuent à transformer elles-mêmes la société."

Festival afroféministe : "Les dominants ont toujours imposé leurs vues"

NON

"Une option, pas une obligation"

Par Peggy Sastre, essayiste, docteur en philosophie, spécialiste de Nietzsche et de Darwin, auteure, en 2015, de "La domination masculine n'existe pas" (ed. Anne Carrière). Ses travaux s'orientent principalement autour d'une lecture biologique et évolutionnaire des questions sexuelles.

"Ce qui me dérange dans cette mode de la non-mixité, c’est l’idée, forcément simpliste et réductrice, que ce modèle, parce qu’il convient dans certains cas, pourrait s’appliquer partout et tout le temps. Je pense qu'une victime de viol devrait effectivement avoir la possibilité de choisir une femme policière pour prendre sa plainte. De même, les patients devraient avoir le droit de préférer une femme ou un homme médecin. Mais cela devrait rester une option, pas une obligation. Dès lors qu’on veut imposer la non-mixité dans certains espaces publics, on recrée des inégalités et des oppressions, des entraves à la liberté [dans le cas du festival, la non-mixité est prévue seulement dans un cadre privé, NDLR].

Certes, partager un même espace ne suffit pas à créer l’égalité entre les hommes et les femmes. Il faut aussi une volonté politique. Mais pour que cette volonté soit effective, il est nécessaire de connaître le réel. Et l’objectivité qui rend possible cette connaissance passe par la prise en compte de plusieurs points de vue, y compris celui des hommes bien entendu. Aucun groupe ne détient la vérité. Si on laisse les femmes avec les femmes, les noirs avec les noirs, les musulmans avec les musulmans, je ne vois pas comment cela permettrait une meilleure entente entre les différentes classes, les différents sexes, les différentes cultures. Le vivre ensemble, ce n’est pas : vous allez tous vous aimer, mais c’est : vous n’allez pas vous taper dessus.

Le discours véhiculé par certains groupes féministes radicaux favorables à la non-mixité, donc anti-hommes, repose sur l’idée de l’oppression systémique des femmes par les hommes. Cette idée a été répandue par une première vague féministe des années 60 fortement inspirée des idées marxistes de l’époque. Elles ont pensé leur combat contre la domination masculine comme un système d’oppression de classes : les riches contre les pauvres, les blancs contre les noirs, les coloniaux contre les colonisés, etc. Mais les rapports entre l’homme et la femme vont bien plus loin qu’un rapport de domination vertical ! C’est oublier toutes les stratégies biologico-reproductives à l’œuvre depuis des millénaires, stratégies parfois contradictoires et parfois cohérentes. C’est faire fi des nuances et de la complexité nés de l’instinct de reproduction des hommes et des femmes.

Ce que je montre dans mes travaux, c'est que si le patriarcat a existé, et existe toujours, c’est qu’il a pu être favorisé par les femmes elles-mêmes. C’est un constat qui déplaît beaucoup à certains courants féministes actuels, mais c’est un fait. Beaucoup de femmes sont contre leur propre émancipation et dans tous les pays qu'il a été possible d'étudier, les franges les plus conservatrices des populations sont constituées de femmes. C’est pourquoi les inégalités de genre ne sont pas uniquement socioculturelles, elle sont aussi biologiques. La reproduction passe en effet par un investissement matériel plus important pour la femme que l’homme, et de là découle une de ces inégalités fondamentales. Pour libérer les femmes, je crois davantage aux évolutions scientifiques qu’aux discours militants."

Propos recueillis par Marie Vaton
Marie Vaton

Marie Vaton

Journaliste, L'OBS

jeudi 25 mai 2017

Reportage, Médiapart: Au Niger et au Mali, avec les migrants de retour de Libye

Plusieurs dizaines de migrants sont tombés d’une embarcation surchargée en route vers l’Europe, Mercredi 24 mai au large de la Libye
Des gilets de sauvetage sont distribués aux migrants secourus.
Par Andrea De Georgio (texte) et Sara Prestianni (photos)
L'envoi de fonds européens aux pays d'Afrique subsaharienne a pour effet d'accroître le nombre de migrants retournant dans leur pays d'origine. Mais les départs ne se tarissent pas pour autant : sous l'effet du renforcement des contrôles, les exilés empruntent des routes plus dangereuses. Reportage à Niamey et Agadez au Niger, ainsi qu'à Bamako au Mali.



  • Niamey, Agadez (Niger), Bamako (Mali), envoyés spéciaux.-  Depuis quelques mois, au Niger et au Mali, les routes et les histoires des migrants sont en train de changer. Principales étapes de voyage des Africains subsahariens remontant vers la Libye, parfois pour rejoindre l'Europe, ces pays sont désormais traversés en sens inverse. Après l'arrivée des premières subventions européennes du Fonds fiduciaire pour l’Afrique, créé lors du sommet euro-africain de La Valette, en novembre 2015, les politiques migratoires de ces États se sont adaptées aux exigences de l'Union européenne pour arrêter, ou du moins contenir, le flux « de la Méditerranée centrale ».

    Contrairement aux années précédentes, dans les gares routières des compagnies de bus Sonef et Rimbo de Niamey, au Niger, les migrants se cachent des regards des curieux, les dortoirs sont fermés par des grilles et les gardes sont nerveux. Pour rencontrer des “étrangers”, il faut se rendre aux guichets des départs internationaux vers Bamako (au Mali), Dakar (au Sénégal) ou Abidjan (en Côte d'Ivoire), et non plus vers les comptoirs nationaux en direction d'Agadez et d'Arlit, autres étapes migratoires dans le nord du Niger.

    Dans le centre de transit géré par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Agadez, en mars 2017. © Sara Prestianni  
    Dans le centre de transit géré par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Agadez, en mars 2017. © Sara Prestianni
     
    « Personne ne pense plus à atteindre l’Italie d’ici. Nous n’avons plus d'argent. Personne n'a assez d’argent pour aller en Europe ! Et par conséquent, beaucoup d'entre nous décident de rentrer chez eux, mais ne savent pas comment faire », affirme Alfred. Ce jeune ingénieur civil de Gambie, un pays d’où il s’est enfui après avoir cherché en vain du travail pendant plusieurs années. Expulsé de Libye, à la frontière du Niger, il est arrivé en ville depuis trois jours et dort dans la gare Rimbo. « Dans le dortoir, nous sommes une cinquantaine d’hommes et de femmes. Surtout des gens de Gambie, du Mali, du Sénégal, du Liberia et du Nigeria. Nous avons entendu à la radio que le gouvernement allemand donnait de l'argent à plusieurs pays de la région pour aider les migrants à rentrer chez eux, mais ici nous ne voyons rien. Depuis que nous sommes ici, nous n'avons pas eu un seul euro ! On doit compter seulement sur nos propres forces pour rentrer à la maison », observe-t-il.

    Alfred marche toute la journée sous le soleil brûlant de Niamey, accompagné par un compatriote, à la recherche d'aide, d'assistance, d’un travail qui n'existe pas ici, même pour les Nigériens. Nous les rencontrons, les yeux hagards et le ventre noué par des crampes d'estomac, dans une décharge à ciel ouvert d’un marché de légumes bondé du centre, à quelques pas de la cathédrale de la ville. Devant un plat fumant de riz, de viande et de frites, Alfred retrouve un instant le sourire. « Je suis très heureux de vous raconter mon histoire », dit-il.

    Contrairement au “classique” témoignage des migrants, l'enfer que décrit cet homme n'est pas le chemin vers la Libye, mais le retour. « Partir était facile, mais le retour était horrible. Le gouvernement du Niger est le pire de tous. Depuis que je suis parti de Gambie, sur la route de la Libye, je n'avais jamais vécu une situation pareille », affirme-t-il. Ce qu’Alfred a du mal à dire, c'est que, après avoir été arrêté sur un bateau à peine parti d’une plage libyenne vers Lampedusa, en Italie, il a été expulsé vers la frontière du Niger. Dès son entrée dans le pays, des forces de sécurité nigériennes lui ont extorqué tout ce qu'il possédait, soit environ 1 500 euros.

    Des femmes aussi bien que des hommes sont « hébergés » dans ce centre de transit, en attendant de retourner dans leur pays d'origine. © Sara Prestianni  
    Des femmes aussi bien que des hommes sont « hébergés » dans ce centre de transit, en attendant de retourner dans leur pays d'origine. © Sara Prestianni
     
    « Nous étions un groupe de 100 à 150 personnes, les Libyens nous ont remis aux autorités frontalières nigériennes. En Libye, quelqu'un m'a parlé d'une organisation d’Agadez qui aidait les migrants à rentrer chez eux. Mais les militaires qui nous ont laissés en ville ne nous ont pas permis d'aller à l'OIM [l'Organisation internationale pour les migrations, supposée venir en aide aux migrants – ndlr]. Ils nous ont gardés dans le centre, dans le poste de police du premier arrondissement. Ils nous ont donné de la nourriture et de l’eau. On a dû pleurer pour avoir de l'eau. On nous a dit qu'il n'y avait pas d'organisation internationale qui s’occupait des migrants et que nous devions payer notre billet de retour pour Niamey. »

    Sur la route de Niamey, à un millier de kilomètres au sud-ouest d'Agadez, le bus d’Alfred a été arrêté à une trentaine de postes de contrôle où, systématiquement, les migrants ont dû payer pour continuer. Un voyage exténuant qui a causé à Marie, l'épouse d'Alfred, une infection à l’œil. L’idée de partir était la sienne. Elle a mis beaucoup de temps à le convaincre de laisser leurs deux jeunes enfants en Gambie. « Ils s’appellent Jackie et Patience… Ils doivent être patients et attendre notre retour », dit-elle dans un murmure.

    Membre de l'association Alternative espaces citoyens (AEC), dont la mission est de promouvoir l'égalité des droits, Boukar Hassan est convaincu que les dirigeants locaux manipulent la question migratoire dans l'unique but de s'enrichir. « Les réponses de l’Europe ne vont pas au-delà de la répression et appellent les pays africains à faire de même. Mais nos pays n’ont pas les moyens de bloquer les entrées et les sorties des migrants. En tout cas, selon nous, ces politiques ne pourront pas interdire le droit à l’émigration au profit de programmes de soi-disant “développement”. » Quand il fait référence à la répression voulue par l’Europe et mise en œuvre par le Niger, Boukar se réfère en particulier à la situation actuelle d'Agadez, « qui porte atteinte à la liberté de circulation des personnes ».

    « En 2017, pour la première fois, les retours ont été plus nombreux que les allers »

    Depuis son application, à partir de septembre, un décret de mai 2015 visant à lutter contre la traite des êtres humains, salué par l'Europe comme une percée dans la lutte contre la migration irrégulière, est en effet en train de changer le visage d'Agadez, une ville jusqu’alors appelée la « porte du désert » par les voyageurs subsahariens. Cette étape cruciale dans le flux migratoire subsaharien vers l'Europe est en train de se fermer en raison de la criminalisation des passeurs et de la militarisation de la région.

    Selon les autorités locales et les associations comme l’AEC, ce changement a non seulement un impact socio-économique mais risque de fragiliser davantage la situation, déjà critique, des migrants. « L'incertitude d’un passage en toute sécurité, comme autrefois, conduit nombre d'entre eux à renoncer à leur voyage. Aujourd'hui, beaucoup perçoivent qu'Agadez fait office de barrière », affirme Azaoua Mahaman. Ce Nigérien d’Agadez travaille pour l'OIM. Il cite les chiffres du centre de transit que gère l'organisation internationale, situé en dehors de la ville : une moyenne d'environ 30 nouveaux migrants par jour, avec une forte augmentation des rapatriements volontaires pris en charge par l'OIM, soit 1 721 en 2015, 5 089 en 2016 et déjà 373 au cours des deux premiers mois de 2017. Toujours selon ses informations, les principaux pays de retour sont le Sénégal, le Mali, le Cameroun, la Gambie, la Guinée-Conakry et la Guinée-Bissau.

    En exil depuis si longtemps, certains migrants ne savent plus depuis combien de temps ils sont partis ni par où ils sont passés. © Sara Prestianni  
    En exil depuis si longtemps, certains migrants ne savent plus depuis combien de temps ils sont partis ni par où ils sont passés. © Sara Prestianni
     
    Le chef de mission de l'OIM au Niger, Giuseppe Lo Prete, est au courant des changements qui ont lieu dans la région : « Les risques augmentent, les coûts augmentent. Le passage coûte beaucoup plus cher maintenant car les forces de sécurité nigériennes confisquent les véhicules. De toute évidence, en fin de compte, ce sont toujours les migrants qui payent. Même si on vous ramène d’Agadez, comme cela est arrivé à des milliers de personnes, les migrants ne sont pas remboursés, comme dans une agence de voyages : c’est la raison pour laquelle beaucoup restent coincés à Agadez », dit-il.

    Pour faire face à cette situation d'urgence et faciliter le retour des migrants dans leur pays, le Fonds fiduciaire pour l'Afrique a financé l’OIM-Niger, en le dotant de 22 millions d'euros pour la réception et le rapatriement des migrants. En particulier pour la gestion du centre de transit d’Agadez, qui peut accueillir jusqu'à 1 000 personnes. « Nous sommes en train de négocier avec le Fonds fiduciaire un projet d’un montant de 100 millions d'euros pour le Niger et les 13 pays d'origine des migrants », poursuit-il.

    Dans la salle de réunion du nouveau siège de l'OIM à Niamey, Giuseppe Lo Prete illustre la situation à l'aide de statistiques : « En 2016, plus de 300 000 personnes sont allées vers l’Algérie et la Libye, mais en majorité vers cette dernière. 100 000 personnes, en 2016, sont revenues en arrière. Il y a un flux continu dans les deux sens. En janvier 2017, pour la première fois, selon les données recueillies dans nos centres de passage, les retours ont été plus nombreux que les allers : 6 000 personnes sont parties, tandis que 8 000 autres sont revenues. Mais cela ne veut pas dire que le nombre des personnes en transit au Niger vers l’Algérie et la Libye soit en baisse. »

    « En effet, pour les migrants, lorsqu’une route se ferme, dix autres s’ouvrent. Et le Sahara ne manque pas de pistes peu fréquentées. » La version officielle de l’OIM, qui note avec satisfaction la réduction des “candidats à la migration” et l'augmentation importante des rapatriements “volontaires” (affirmation très discutée dans le débat régional), est contestée par les associations de la société civile, tant au Mali qu’au Niger.

    Selon l'OIM, les retours au pays sont désormais plus nombreux que les départs. Mais les statistiques officielles ne prennent pas en compte les nouvelles routes qui s'ouvrent et qui échappent aux radars des autorités. © Sara Prestianni  
    Selon l'OIM, les retours au pays sont désormais plus nombreux que les départs. Mais les statistiques officielles ne prennent pas en compte les nouvelles routes qui s'ouvrent et qui échappent aux radars des autorités. © Sara Prestianni
     
    Boukar Hassan précise la position de l'AEC sur cette question : « Au cours des derniers mois, les données présentées par l'OIM mettent en évidence une réduction significative des migrants passant par la ville d'Agadez, mais non une diminution des arrivées en Libye. » Et de citer le retour de la “bonne vieille route” de Gao, un temps abandonnée en raison de la guerre dans le nord du Mali, et l'avènement de nouvelles étapes dans le vaste désert de l'Aïr (région d'Agadez) et du Ténéré (Bilma et Dirkou).
    Boukar soutient qu’aujourd'hui, les migrants d’Agadez, pour échapper aux contrôles, se cachent dans des “ghettos mobiles” situés à la périphérie de la ville, dans un périmètre de 40 à 50 kilomètres. Ces exilés rejoignent à pied les passeurs et leurs véhicules, qui utilisent des pistes moins repérées, dont certaines traversent des zones minées mal signalées et où l'accès aux points d’eau et de repos est plus compliqué. Qui dit risque accru, dit renchérissement du coût du voyage. Les statistiques sur le nombre de personnes ayant perdu la vie dans le Sahara manquent. Loin de la Méditerranée, ces morts silencieux ne font pas les gros titres des journaux, avalés par le sable du désert qui tuerait plus que la mer.

    Selon une étude demandée par l'AEC à Ibrahim Diallo, journaliste indépendant d'Agadez, après l'application du décret de mai 2015, au moins trois incidents majeurs auraient eu lieu, entraînant le décès de dizaines de personnes dans le nord du Niger.

    « Après avoir vu tant de corps sans vie autour de moi, je me suis levé et me suis mis à marcher »

    « Bamako, Gao, Niamey, Agadez… », « Agadez, Niamey, Gao, Bamako » De retour dans la capitale du Mali, Andy énonce à voix haute les étapes de son voyage. Ce Libérien de 25 ans ne sait plus depuis combien de temps il est parti de chez lui ; il ne sait pas non plus précisément par où il est passé. Sur la carte accrochée au mur, son doigt va d'avant en arrière entre le Liberia, le Mali, le Niger, la Libye, l'Algérie… Son esprit est ailleurs. « Des bandits armés, aux visages couverts de turbans, ont attaqué notre convoi, ils nous ont séquestrés dans une prison dans le désert. Ils ont été certainement informés de notre arrivée par les passeurs. Ce sont eux qui nous ont vendus. Les personnes qui comme moi n'avaient pas d'argent ni de parents à appeler pour payer la rançon devaient travailler comme esclaves. Ils nous ont laissés mourir lentement. Un jour, ils nous ont emmenés dans le désert et abandonnés. Après avoir vu tant de corps sans vie autour de moi, je me suis levé et me suis mis à marcher pendant trois jours et trois nuits dans le désert, sans eau, jusqu'à Gao. Là, j’ai mendié et trouvé assez d'argent pour prendre un bus pour aller à Bamako », raconte-t-il.

    Revenir au pays est vécu comme un échec par la plupart des migrants. © Sara Prestianni 
    Revenir au pays est vécu comme un échec par la plupart des migrants. © Sara Prestianni
     
    Tout ce qu’Andy désire maintenant, à l'instar de tous les jeunes qui comme lui ont « échoué l’aventure », est de rentrer à la maison. Dépouillé de tous ses biens, émacié, fatigué et déçu, ce jeune est conscient que son retour sera considéré par sa famille et son village comme une honte, mais il n'a pas le choix.

    Président de l'Association des Maliens expulsés (AME), Ousman Diarra, un ancien migrant expulsé, comme tous les membres de l'association, est dubitatif sur les effets des financements européens. « Ces fonds n’attaquent pas les véritables racines socio-économiques du problème, estime-t-il. Une grande partie de l'argent sera utilisée pour renforcer la fermeture des frontières, pour l'équipement en passeports biométriques et pour contrôler les voyageurs selon une approche purement sécuritaire. » « Tant qu'il y aura du sous-développement en Afrique, la population continuera à partir », prévient-il. Il ne manque pas de recul puisque voilà plus de deux décennies que l'association existe, observant sur ses compatriotes les conséquences de politiques décidées à Bruxelles avant d'être relayées par les autorités locales.

     Vidéo à 360° dans le centre de transit de l'OIM à Agadez au Niger en mars 2017.